Parfois, on croit qu’il n’y a plus rien à faire. On ne voit pas de sortie. Pas de lumière. Trop de blessures semblent accumulées sur la route.
Et puis, sans qu’on sache pourquoi, ni d’où elle vient, on entend couler une source. Ho, rien qu’un mince filet d’eau, même pas de quoi étancher la soif d’un homme. Cette eau sourde souvent d’un profond silence ; celui souvent qui précède le désespoir. Et alors, on sait que tout est encore possible.
Alain avait quarante-sept ans et terminait une sentence dans un pénitencier fédéral. C’était la neuvième sentence d’une longue carrière criminelle, dont les racines plongeaient dans une histoire de toxicomanie commencée vers l’âge de quinze ou seize ans. Hold up, vol de voiture, vol par effraction. Mille petits délits pour trouver un peu d’argent. Parce que la drogue, c’est cher finalement comme mode de vie. Tanné des «petits coups», Alain avait voulu en réaliser un gros. Et il avait écopé de onze ans de prison pour trafic de drogue en vue d’en faire la revente. Les onze années s’achevaient et il ne savait pas où aller en sortant. Dix-huit mois plus tôt, Alain avait entrepris une nouvelle thérapie et suivi tous les programmes qu’on lui proposait au pénitencier. Au fil des mois, on aurait dit qu’un voile se levait devant ses yeux. Pourquoi cela a-t-il demandé tant de temps ? Pourquoi maintenant ? Je ne sais pas. Mais une chose est certaine, Alain a changé.
Il y avait bien longtemps que sa famille avait rompu tous les ponts. Alain l’avait bien cherché, tout le monde est d’accord là-dessus. Il avait un jour déposé tout le ménage de ses parents chez le prêteur sur gage. Une autre fois, il avait vidé le compte de banque de sa sœur après lui avoir volé sa carte. Mais bien avant tout ça, l’école avait appelé tant de fois !Pour ses parents, la honte l’avait disputé à la culpabilité. Combien de fois son père avait-il été le chercher au poste de police ? Ils avaient essayé la douceur, puis les menaces, les supplications, les engueulades, les négociations. Et puis, vint un jour où ils fermèrent simplement la porte sur cet enfant. Et si leur peine abyssale ne connut jamais de fin, au moins étaient-ils ainsi soulagés de ne pas l’avoir chaque jour sous les yeux.
Comme tous les toxicomanes, Alain a volé et manipulé ceux qui l’aimaient ; a fait mille promesses jamais tenues. Alain a menti pour se défiler, menti pour obtenir de l’argent, menti aussi pour rien, juste parce qu’à un moment donné, c’est devenu plus facile de mentir que de dire la vérité.
On raconte que sa mère est morte de chagrin. Un cancer des os, long et douloureux. Sur son lit de mort, elle a refusé de voir ce fils qui lui avait tant pris : son amour, son temps, sa foi, sa vie.
C’était il y a quinze ans et depuis, Alain n’a plus eu aucun contact avec les membres de sa famille.
Un mois avant sa sortie, il a écrit à son père qui habite toujours la maison familiale et s’occupe encore du grand verger, à 82 ans. Alain n’a pas essayé d’effacer quinze ans de silence. Il a simplement écrit qu’il se rendait compte aujourd’hui de tout le mal qu’il avait fait. Surtout à sa famille. Il s’en excusait profondément, même si les mots sont peu de choses en regard de la peine. Il avouait à son père n’avoir aucun endroit où aller. «Je sais bien que tu as toutes les raisons du monde de me refuser ta porte. Et si tu le fais, je serai le premier à reconnaître que tu as raison. Je prendrai quand même le train qui passe devant ton verger. Si tu acceptes de me recevoir, noue un mouchoir blanc sur la branche d’un des pommiers et je débarquerai à la gare. Si je ne vois rien, je poursuivrai mon chemin.»
Dans le train, Alain s’est endormi et ce sont les exclamations des autres passagers qui l’ont réveillé. Au milieu des hoooo et des haaaa, il a levé les yeux. Devant lui, l’immense verger de son père.
Il y avait un mouchoir blanc, noué à chaque branche de chaque pommier.
* Merci à André Patry qui m'a raconté le premier cette histoire.
Ma belle amour,
Ta mère ne songe même pas encore à ton père et pourtant, moi je pense à toi.
Je songe au chemin qui t’attend. À ce monde qui change sans cesse, de plus en plus vite; laissant de moins en moins de place à notre humanité. C’est ce monde que nous déposerons entre tes mains.
Ou est-ce l’inverse?
Que seront devenues les femmes quand ce sera ton tour d’ouvrir les yeux? Que seront devenus nos rêves et nos aspirations?
Au moment d’écrire ces lignes, les femmes sont les plus nombreuses dans les facultés de médecine, de droit et de finances. Pendant que les jeunes hommes errent dans les limbes de l’identité, les jeunes femmes s’élancent loin devant. Seules.
Beaucoup gagnent déjà plus que leur conjoint. Instruction, autonomie, pouvoir. Nous y voici.
Tant de luttes passées et de blessures mal guéries pour assurer l’avenir de ces jeunes lionnes.
J’espère qu’au moment où tu entreras à l’université, toutes les femmes de tous les âges se souviendront de toutes ces femmes qui ont pavé la voie pour toi, à force de tomber à genoux et de se relever. Qui ont renoncé à tant de confort et de certitudes pour avancer dans le noir. J’espère que nous aurons si bien raconté la force de ces femmes qui ont été battues, violées, humiliées et se sont relevées pour faire face à leurs bourreaux, sachant qu’elles en mourraient; j’espère que cette histoire se rendra jusqu’à toi.
Tu vois, ma belle petite, je ne souhaite pas que tu te sentes nulle à côté d’elles. Je ne voudrais surtout pas que leur histoire soit un fardeau pour toi. Au contraire! Je te parle d’elles pour que tu saches qu’elles se pencheront sur toi avec toute la tendresse des femmes. Aux jours difficiles, sachent que ces femmes immortelles souffleront sur ton cou les mots de la confiance et de la persévérance. Elles se tiendront de chaque côté de cette route cahoteuse et brûlante, pour t’encourager de leur cris et de leurs chants. Elles sont ici et partout, prêtes à tendre la main sous ton pied, quand il glissera. Car il finit toujours par glisser.
Je te parle de ces femmes parce qu’elles m’ont donné du courage à moi. Leurs histoires m’ont rendue fière d’être une femme et m’ont permis de croire, comme elle, que je serais capable de l’impossible si je relevais assez haute la tête pour apercevoir l’ombre de leurs ailes dans l’immensité du monde. Les défis ont changé, mais le courage est toujours fait du même terreau.
Je te parle des femmes qui ont eu soif et qui sont parties chercher de l’eau. Celles qui ont eu peur et se sont avancées les yeux grands ouverts. Celles qui étaient épuisées et qui ont continué quand même.
Je voudrais te raconter leur histoire. Leur Histoire.
Pas parce que tu leur devrais quelque chose. Non.
Tu dois connaître leur Histoire tout simplement parce que tu comptes pour elles. Elles n’ont pas songé un seul instant que tu passerais sur le pont qu’elles ont construit; mais maintenant que j’y suis, elles espèrent le meilleur pour moi. Et quand tu y seras, elles continueront d’espérer de tout leur cœur qu’il tiendra. Qu’il te soutiendra. Qu’il te permettra de traverser toutes ces rivières que l’on croise et dont on leur avait dit qu’elle était la fin de leur possible.
Je sais bien que tu me trouveras un peu radoteuse; insistante sur des choses qui seront sans importance pour toi. Tu te diras de centaines de fois que ce n’est plus comme ça aujourd’hui. Je sais tout ça parce que je l’ai dit moi-même. Pas grave. Tout cela ne change rien à l’amour qu’elles te portent déjà, alors que tu n’es pas encore ici.
En t’attendant, ma belle amour, je compile ces histoires de femmes pour toi. Je me prépare à te les raconter.
Pour que tu saches que tu n’es pas la première, ni la dernière; que tu appartiens à un cercle millénaire qui tire sa source de la vie même et se poursuivra jusqu’à la fin des temps.
Tu seras leur petite-fille à elles aussi, d’une certaine manière.
Et entre leurs mains, je te déposerai sans crainte.
-30-
Alors nous y voilà : la relâche.
J’en connais des dizaines qui auront travaillé deux fois plus fort avant de partir vendredi, sachant que personne ne fera le travail à leur place pendant cette semaine de relâche.
Et ce n’est un secret pour personne que ça n’empêchera pas la création spontanée d’une montagne de travail. Pour la première semaine de mars, le vieil adage prend un sens nouveau : rien ne se perd, rien ne se crée tout s’accumule!
Bon, ça c’est pour les chanceux qui auront pu prendre une semaine de vacance. Parce que pour tous les autres, ce sera simplement un casse-tête total : où parker les enfants pendant nos heures de travail? On rejoue le même scénario sans arrêt autour de moi.
Un camp de jour ici, un autre de formation là-bas, forfaits avec ou sans dodos! Science, théâtre, plein air, bricolage, équitation, sport de glisse, échecs, anglais langue seconde; tout un marché s’est installé devant les bras ballants des parents épuisés. Encore une semaine à se lever à 7h00, à manger des sandwichs et des carottes et à être obligés de « suivre les consignes ». Quoi? Mais Les enfants adorent ça, madame!
Alors voilà, faites juste me dire combien ça coûte, ok? Et laissez faire le reste : la pédagogie, la sécurité, la formation de vos moniteurs. J’imagine que si vous leur facturez 780$ par semaine, les parents auront au moins la chance de se dire que, s’il arrive quelque chose, ce serait vous les responsables.
La culpabilité est toujours corrosive, même sur la peau épaisse des parents…
Cette année avec mes cocos, pour faire changement, on fait relâche. Je sais, c’est complètement subversif : au lieu de se faire aller pour remplir nos journées avec tout un tas d’activités tellement éducatives et intéressantes; au lieu de flamber 700 dollars en musée, essence, cinémas, piscine, resto et autres agitations en tous genres, nous ferons… rien.
Nada.
Vedge total.
Après les dix portions de légumes par jour et 30 minutes d’exercices; après l’arrêt permanent du tabagisme; ma famille et moi allons relever un nouveau défi pour 2011 : tenter de ne rien faire pour la semaine qui vient. Nous avons appelé cela « le défi j’arrête, j’y gagne - 0/24. Ne rien faire, un jour à la fois.
Juste pour vous dire, je ne cuisinerai pas de la semaine. Ce qui fait que demain, on soupe aux biscuits Oréo.Pas de lavage, pas de corvée et personne ne changera le rouleau de papier de toilette. (Vous avez raison, ça ne fera pas une grande différence!) Il n'y aura que les cent mille jouets, jeux de société, livres et cahiers que nous leur avons procurés depuis leur tendre enfance. Quand ma fille va s’ennuyer, je ne vais pas me creuser la tête à toute vitesse pour la soulager. Je vais lui dire, comme pour les brocolis et le foie de veau, « Je sais, la première fois c’est bizarre, mais c’est vraiment bon pour ta santé. Essaye encore. »
Ce matin, mon ado s’est levé à 10h30 et je n’ai même pas froncé les sourcils.
- Bonjour ‘man. Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui?
- Rien, mon grand. On fait rien.
Sur son
visage épanoui de bonheur, un sourire rayonnant.
- Ça va faire des jaloux...
Alexe attend des jumeaux. Jeune femme pétillante au sourire ravageur, son corps de déesse s’est transformé au fil des mois. Amante ardente et amoureuse passionnée, elle sent déjà que son nouveau rôle en gestation va transformer toute sa vie. Et ses amours. Et sa sexualité.
On sait toutes cela.
On nous a toute expliqué la nécessité de prendre du temps pour soi et pour notre couple. On nous a rappellé l’importance de ne pas renoncer à notre rôle d’amoureux dans le vertigineux plongeon de la parentalité.
Et pourtant, et pourtant...
Comme il est difficile de trouver du désir au milieu d’une montagne de linge sale, au cœur de la fatigue qui vient avec le manque de sommeil. Et comme il est essentiel de ne pas y renoncer!!
Alexe se demande si on peut être une bonne
mère quand on est une amante ardente. Pour elle, comme pour beaucoup, il y un
pont difficile à construire entre les deux. Elle a une idée folle que les bonnes mères n'ont pas de sexe.
Quand ils n’auront pas dormi depuis une semaine et que l’idée de sortir en amoureux achèvera de les épuiser, Alexe a bien peur de ne plus être l’amoureuse qu’elle aime tant être. Et elle a raison d’avoir peur.
Combien y a-t-il d’amoureux dans une salle pleine de parents?
Louise est mariée depuis 10 ans. Deux beaux enfants assez grands pour que papa et maman aient du temps bien à eux. Mais qu’en font-ils? Est-ce que papa bricole une terrasse pendant que maman s’inscrit au cours de yoga? Louise aime son Bernard, bien sûr. Mais il y a tant à faire! Tant à organiser, à gérer, à régler. Les enfants à aller chercher, les assurances à négocier, les réparations sur la maison, le frigo à changer, alouette. Leur amour glisse doucement vers une affection profonde. Ils partagent tant de choses depuis si longtemps, que leur lien se meut lentement en une formidable tendresse.
C’est bien la tendresse. Mais l’amour, c’est mieux.
Combien y a-t-il d’amoureux dans la salle?
On ne dira jamais assez comme il faut d’attention pour arriver à nourrir l’amour amoureux au milieu de l’amour parental.
C’était quand la dernière fois où vous avez fait l’amour ailleurs que dans votre lit? C’était quand le dernier clin d’œil salace? La dernière fois où vous vous êtes maquillée en songeant à votre homme? Quand, la dernière fois où vous avez songé à lui en vous disant «mon homme»?
À quand remonte les dernières quarante-huit heures passées sans les enfants? Et sans en parler? C'est quand la dernière fois où vous lui avez dit "t'es belle!"? Combien de fois par mois tassez-vous tout le reste juste pour retrouver votre amoureuse?
Les enfants sont un incroyable raz-de-marée dans la vie d’un couple. Et pourtant, il faut tenir. Il le faut. Les enfants ont besoin de parents amoureux!
Combien de fois avez-vous renoncé à une sortie parce que le petit était malade? Parce que c’était moins compliqué de rester ici. Parce que ça ne vous tentait pas d’appeler la belle-mère pour garder. Dites-moi combien de fois cette sortie a-t-elle été remise aux calendes grecques? Nous avons eu tort de le faire. Nous avons vraiment eu tort. Il y aura bien des jours de maladie et de fièvre où nous serons là. Mais si notre amour s’évapore, alors la raison même de cette famille s’évapore aussi. Les enfants sont tirés de l’éternité par l’amour d’un homme et d’une femme.
Défendez cet amour de l’envahissement total. Les temps du couple sont sacrés.
Allez faire l’amour! Collez-vous! Tenez-vous les mains en vous parlant de vos rêves. Sortez les enfants de votre espace et de votre conversation pendant que vous replongez dans ce qui vous a tant ému en lui, en elle. Réveillez l’amoureuse bruyante.
Soyez des amoureux dans une salle pleine de parents. S’il-vous-plaît. Le monde en a tant besoin…
C’était l’heure du dodo et je faisais faire la routine à mes deux plus jeunes enfants. Les devoirs étaient terminés et je m’étais assise à côté d’eux pour les soutenir. Ils avaient enfilé leur pyjama après avoir pris leur douche. Je surveillais l’heure pour m’assurer qu’ils ne se couchent pas trop tard et qu’ainsi, leur développement soit préservé. Un dernier bisou pour se souhaiter bonne nuit.
C’est là que mon copain, qui était présent, s’exclame : «Ils ne passent pas leur soie dentaire?!!»
Enfer et damnation! La soie dentaire! Quel genre de mère étais-je donc?!
Il fut un temps où les enfants poussaient
dans les jardins et les ruelles, exactement comme les pissenlits. On y jetait un
œil de temps en temps, on les nourrissait, on les habillait selon la saison et
le reste venait tout seul. Beaucoup ont reçu quelques claques derrière la tête;
lui pour avoir mis ses doigts dans son nez et l’autre pour avoir dit un gros
mot. Et parfois, il est vrai, pour de mauvaises raisons.
Dans ce temps-là, les enfants étaient dans une sorte de salle d’attente de la vie. Bien sûr, ils étaient mignons, on les câlinait et on leur enfilait une belle robe pour leur première communion, mais en gros, on n’en attendait vraiment rien avant qu’ils aient l’âge de travailler. Il est vrai que beaucoup ont travaillé bien plus tôt que prévu et bien plus fort aussi.
Oui, il fut un temps où les enfants n’étaient pas des personnes. Ils étaient des «pas encore adultes». Alors, bien sûr, la job de parent était bien différente de celle d’aujourd’hui. Du moment que les enfants étaient en santé, tout était parfait! Les états d’âme, les étapes de développement, l’estime de soi… rien de cela n’avait d’intérêt. Chacun faisait de son mieux et personne n’aurait songé à reprocher leur silence à tous ces pères du bout de la table.
Je vais vous faire un terrible aveu : je n’ai pas passé la soie dentaire religieusement à mes enfants et je n’ai pas installé la soie dentaire dans la routine du dodo.
J’ai porté mes enfants en chantant; je les ai mis au monde en visualisant une vague; je les ai allaités plus de deux ans chacun; je leur ai lu des histoires tous les soirs de leur vie. J’ai fait mes purées-maison; je ne leur ai fait boire que du vrai jus et manger des légumes tous les jours. Je les ai écoutés, bercés, consolés, encouragés. N’ai-je pas été une bonne mère?
Je suis allé à toutes les réunions de classe de leur école. J’ai même fondé une école alternative pour eux. Je les ai inscrits à toutes sortes d’activités pour qu’ils trouvent celles qui leur convient et après, je me suis traînée sur les terrains de soccer, de football et de Kinball; dans le dojo de judo, de karaté et de taek wendo; dans les salles de concert pour entendre jouer du violon, de la flûte, du tambourin; pour voir des spectacles de marionnettes, de théâtre, de cirque et de gymnastique. Dites-moi, n’ai-je pas été une bonne mère?
Leur père et moi avons passé des nuits blanches dans mon salon, à l’hôpital, dans des chalets et chez mes beaux-parents, juste pour s’occuper de nos enfants. Nous avons cherché de l’aide sans arrêt pour leur permettre de traverser des moments difficiles. Nous avons payé des centaines d’heures en consultations de toutes sortes pour leur santé, leur bien-être mental, leur réussite scolaire. Nous avons mis chacun de l’eau dans notre vin et nous avons fait front commun pour offrir une éducation solide à nos enfants. N’avons-nous pas été de bons parents?
Je les a traînés au musée, au concert, au théâtre. Je leur ai lu des poèmes de Nelligan et des dialogues de Shakespeare. Je leur ai raconté les grandes mythologies grecque et romaine et les grandes civilisations de l’humanité. J’ai été ferme et cohérente dans mes interventions. J’ai reconnu mes erreurs j’en faisait.
Mais il est vrai que ne me suis pas occupée de la soie dentaire.
Na.
Je suis de sucre et d’eau d’érable, De Pater Noster et de Credo
Je suis de dix enfants à table, Je suis de janvier sous zéro
Claude Gauthier in «Le plus beau voyage»
Je raconte leur naissance à mes enfants chaque année le jour de leur anniversaire. Je commence au désir d’enfant, né de l’amour de leur père et moi, leurs parents. Ainsi mes enfants ne viennent pas de la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule. Non, mes enfants viennent de bien plus loin! Ils viennent de la même rivière profonde que tant d'enfants; celle du désir et de l’espérance. Ils viennent d’aussi loin que la plus vieille des histoires d’amour. Ils viennent d’une époque où personne ne connaissait leur nom et où pourtant, on préparait déjà une place pour eux.
Mes enfants ont appris que leur arrivée n’était pas le début du monde. Et qu’il ne finirait pas avec eux. Quelle soulagement de savoir que nous ne sommes pas les premiers, ni les derniers.
Il nous faut raconter les histoires de famille aux enfants. Savoir qu’il y a eu du monde avant nous et qu’il y en aura d’autres après nous, voilà ce qui nous donne le sentiment d’avoir une place bien à nous ici et maintenant.
Racontez votre rencontre, racontez votre premier job, votre premier amour, votre prof de math préféré. Racontez-leur vos rêves de carrière, vos amis disparus, vos aventures d'invincibles et vos espoirs déçus.
Quand Jérémie a eu sept ans, son père lui a offert le lion de peluche de son enfance en lui racontant dans quelles circonstances il l’avait lui-même reçu au même âge. Léo, puisque c’est son nom, occupe une place très particulière parmi les autres peluches. Il est toujours avec le reste de la troupe d’animaux, mais ne participe pas à leurs activités. Il est l’aîné, le gardien, le sage. C’est que Jérémie, spontanément, a compris que ce lion de peluche venait d’ailleurs, d’une autre époque. Il a compris qu’il s’agissait d’un pont entre lui et tous les humains qui l’ont précédé. C’est ainsi qu’il apprend qui il est vraiment. Nous sommes faits de tout ce que nos parents étaient; de tout ce que la communauté a vécu; de tout ce que l’humanité a traversé.
Racontez leur votre enfance, les parties de hockey dans la cour, les Beaux Dimanches en famille devant la télé. Racontez les Fêtes de Noël, les foins de juillet et les moissons d’octobre. Ces histoires leur permettent de s’ancrer dans une histoire bien plus grande qu’eux-mêmes. Et cela leur est aussi vital que d’apprendre à parler et à marcher. Ils ne sont plus seuls et fragiles dans ce tourbillon d’événements qui ne cesse de s'accélérer autour d'eux. Non, ils ne sont pas le centre de l’univers. Ouf! Quel soulagement pour eux de l’apprendre. Et pour nous, de nous en rappeler.
Je viens de tous ceux et celles qui m’ont précédée, ont espéré, ont pleuré, ont souffert et se sont relevés. Je suis faite aussi de tous ceux qui n’ont pas pu continuer, qui ont eu peur, qui ont été lâches ou cruels.
Les milliards de mères épuisées et qui m’ont précédée ont donné un sens à mes nuits sans sommeil à veiller un enfant malade. Ce sont leurs milliers d’histoires qui m’ont donné le sentiment d’avoir une place dans cette communauté de mères.
Je suis de mitaines mouillées et de gruau brûlant; je suis de patin sur la bottine et du premier baiser; je suis de montée de lait et de nuits blanches; je suis de sorcières et de bûchers; je suis de femmes humiliées et aussi de femmes debouts.
Les enfants sont d’où ils viennent. Il faut le leur dire.
On aime tant les débuts! Le premier jour de l’an n’est-il pas le début suprême? Sans doute avons-nous l’impression, alors, que tout est possible. Toute une année devant nous, dont nous pouvons faire ce que nous voulons! Une page blanche sur laquelle tout est à écrire.
Voilà pourquoi les résolutions du nouvel an sont si tentantes.
Mais alors, pourquoi les diètes du lundi matin finissent-elles vers midi le même jour? Et pourquoi remettons sans cesse à demain ce cours de piano dont on rêve depuis l’enfance?
Ce qui nous rend la tâche difficile, c’est la pensée magique que nous entretenons toutes au fond de nous-mêmes : Je suis capable toute seule et si je veux vraiment, je peux! Nous entretenons l’illusion que nous pourrions être une « autre », différente et « tellement mieux! » Cette idée nous colle les épaules au plancher avant même d’avoir commencer à chercher un prof de piano. Tout simplement parce qu’elle est fausse. Les médias et les pop gourous nous présentent souvent la réalisation de soi comme une liste de choses à réaliser : être en super forme physique, réaliser ses rêves de jeunesse, avoir un couple heureux et harmonieux, mener une carrière formidable, avoir du temps de qualité pour nos enfants performants, alouette! C’est de la bouillie pour les chats! Je sais qu’on fait toutes semblant d’être des meneuses de claques formidables; mais, dites-moi franchement, est-ce qu’on ne commence pas à avoir très sérieusement mal aux bras?
On lâche la liste des gourous, ok? On efface tout. On respire tranquillement. Notre vie n’est pas à recommencer. Ni à virer à l’envers. Notre vie se poursuit, tout simplement. (C’est reposant, non?)
Je connais un groupe d’amies qui se réunissent chaque année entre Noël et le jour de l’an. Cinq femmes qui se connaissent depuis un bon moment, sans se voir toutes les semaines pour autant. Quelque part autour du 28 décembre, elles soupent ensemble et font la rétrospective de leur année. C’est leur Bye Bye, à elles. En repassant l’année de chacune, ces femmes partagent leur expérience et leur force. À tour de rôle, elles racontent un événement de leur année et les autres le commentent, le questionnent, le reconnaissent. C’est l’occasion de rire à en avoir mal au ventre. C’est l’occasion aussi d’être émues et attendries. Le récit qu’elles se font de leur année, c’est aussi l’occasion de se rappeler le courage dont elles ont fait preuve devant l’adversité et l’audace de leurs élans. Ce retour en arrière permet de relativiser tous ces drames qui nous ont donné mal au ventre et aussi ces peurs qui se sont révélées sans fondements. Et quand elles ont fait le tour complet de cette année, elles se rendent compte, comme Martin Matte avec le rétroviseur, que objects are closer than they appear. Toutes les forces insoupçonnées qui se révèlent au grand jour dans ces histoires sont déjà en nous. Ce souper, c’est l’occasion de se dire : voilà tout ce dont nous sommes capables : courage, force, honnêteté, persévérance, solidarité, et tant d’autres. Invitez donc vos amies à souper…
Une autre façon de reconnaître la fin d’une année et le début d’une autre, c’est la lettre à soi-même. Chaque année, au 31 décembre, je choisi une belle carte avec une illustration que j’aime et je m’écris une lettre à moi-même. Une lettre que je lirai dans un an. Je l’écrit comme si elle était destinée à ma meilleure amie : « Ma belle France… » Elle est pleine d’amitié et de compassion pour mes doutes et mes regrets; pleine d’espérance pour mes projets. Dedans, je fais le tour de mon année passée en soulignant mes bons coups. Me rappelant mes erreurs parfois, mais sans jamais chercher à m’accabler. Au contraire, j’essaie de voir ce que j’ai appris. Je poursuis ma lettre en formulant des souhaits pour la femme courageuse que je suis. Qu’est-ce que je me souhaite en amour pour l’année qui vient? Et au plan professionnel? Et quel vœu pour mon âme? Une fois terminée, je la cachète et la mets de côté jusqu’au 31 décembre prochain. Depuis quelques années, j’ai initié mes ados à cet exercice. On se fait un bon chocolat chaud, on se met de la musique et je dénoue le ruban qui retient nos quatre cartes. Chacun lit sa propre lettre, écrite l’an dernier. Il ne s’agit pas de la partager avec les autres. C’est personnel. Si vous y étiez, vous nous verriez sourire. Et dans le silence qui s’installe, tous autour de la table, nous plongeons en nous-mêmes pour mettre au jour le meilleur de ce que nous pouvons devenir.
Bonne Année!
Je sais que pour beaucoup, Noël est une
corvée! Quel dommage...
Comme si la joie, le sens et l'espérance de cette immense fête leur avait glissés des doigts. J’appelle ça un « état de Noël désespéré ».
Voici trois suggestions éprouvées pour soigner le mal de Noël.
Avec ou sans enfants, cultivez la magie!
L’émerveillement n’est pas exclusif aux enfants. Il s’agit d’entraîner son cœur à croire la magie. Et pour cela, il n’y a rien de tel que d’en faire soi-même.
Cette année, choisissez quelqu’un dans votre entourage qui a connu une épreuve particulière ou une suite d’événements qui ont rendu son année difficile. Ce pourrait être quelqu’un qui a vécu une rupture amoureuse douloureuse. La mère d’un enfant malade. Une jeune femme qui s’est partie en affaire et qui n’a pas un sous devant elle. Un jeune qui est retourné aux études de peine et de misère. Regardez bien autour de vous. Peut-être un membre de votre famille, mais peut-être aussi une collègue de travail, la voisine d’en arrière, le jeune frère d’une amie.
Une fois que vous l’aurez trouvé, prenez bien le temps de réfléchir à ce que vous pourriez lui offrir. Il ne s’agit pas de dépenser une fortune ni de régler tous ses problèmes. Il s’agit de faire de la magie. Quand vous aurez trouvé ce qui lui ferait plaisir, faites le plus merveilleux paquet-cadeau que vous pourrez. Glissez-y un petit mot magique (« Accroche-toi! Tout est possible » ou encore : « Saches que tu n’es pas seul. Surtout, ne lâche pas! »). Puis allez porter ce cadeau, anonymement. Assurez-vous qu’on ne sache pas qu’il vient de vous. Et n’en parlez pas. Ne racontez pas votre exploit. Parce que les secrets de la magie ne doivent pas être révélés. S’ils sont bien gardés, ils nous emplissent à leur tour d’émerveillement.
Offrir le sacré
La liste de cadeaux « obligés » à acheter. Voilà un vrai « tue-sens de Noël »! L’idéal serait de rayer de cette liste toutes les personnes à qui vous n’avez pas envie d’offrir un cadeau. Mais la vie n’est pas si simple. En attendant, voici ma suggestion pour retrouver le sens de l’offrande. Cherchez dans vos souvenirs quelqu’un qui a fait quelque chose pour vous. Quelqu’un qui a un jour entrecroisé ses mains pour vous permettre d’y mettre le pied et sauter un mur. Qui vous a fait du bien à vous, personnellement. Un prof qui vous a encouragé alors que tout le monde se moquait? Une amie qui arrivait toujours avec un repas à la naissance de votre enfant? Le premier patron qui vous a donné votre chance? Cherchez bien. Il y a beaucoup de monde qui nous ont permis de devenir celle que nous sommes aujourd’hui. Le temps est venu de leur rendre hommage. Voilà ce qu’est un cadeau : un témoignage de ma reconnaissance et de mon affection. Voilà pourquoi il est sacré : parce qu’il rappelle le lien que nous avons. Choisissez avec soin un cadeau symbolique pour cette personne. Écrivez-lui un mot qui lui rappellera le rôle qu’elle a joué dans ce que vous êtes aujourd’hui. Si vous avez perdu sa trace, cherchez et retrouvez-la. Postez le tout. Vous serez surprise de la joie qui se cache dans la fête de Noël.
Les invités et les invitations
Les vieilles rancunes et tous les squelettes dans le placard semblent adorer les réceptions des fêtes! Qui parmi nous n’a pas une engueulade familiale mémorable de Noël à raconter? Cette année, vous allez vous réconcilier avec le sens de Noël en triant soigneusement les invitations qu’on vous fera et celles que vous ferez. Et savez-vous quoi: on n’est pas obligé d’aller dans notre famille à Noël. Ça ne fait pas de nous une malade ou une mésadaptée. Nous ne devenons pas des fauteuses de trouble, même si d’autres le disent. Puisque votre état de Noël est désespéré, rappelez-vous qu’il faut prendre des mesures draconiennes. Personne ne prétend que ce sera facile. Mais cette année, votre critère sera d’être là où vous vous sentez bien et de partager les Fêtes avec ceux et celles qui vous font du bien. N’en dérogez pas. Vous pourrez toujours accepter d’aller prendre un café un après-midi avec les autres. Peut-être même ferez-vous le compromis d’assister à une ou deux réceptions qui ne vous tentent pas. Mais la nuit de Noël et le jour de Noël, choisissez d’être là où ça veut dire quelque chose pour vous : avec des amis; allez chanter dans un CHSLD; servir la soupe à l’Accueil de votre région. Et trouver l’espérance qui se cache au cœur de la fête de Noël.
Mon amie Élisabeth a été déposée à la crèche à la naissance et sa mère n’est revenue la chercher que quatre mois plus tard. Une enfance faite de négligence ordinaire. Une mère tellement poquée qu’elle s’en fout, finalement. Et un père tellement occupé à devenir quelqu’un, qu’il s’en fout lui aussi. Élisabeth a si souvent eu le silence comme réponse, qu’elle a finit par arrêter de poser des questions. Comme tant d’autres.
Élisabeth a un trou grand comme ça à l’intérieur. Un fossé fait de besoins mal comblé, de caresses espérées en vain, de promesses non tenues. Parfois, maintenant qu’elle est une grande personne, au milieu des journées plus difficiles, le chagrin s’engouffre et tourbillonne dans le trou d’Élisabeth. Il n’y a qu’elle qui l’entende siffler de façon assourdissante. Mais ceux qui la connaissent bien peuvent la voir vaciller sous les coups du passé. Un battement de cil fébrile qui précède son sourire forcé. Un silence un peu trop long.
Combien de parents se tiennent debout, au milieu des cris de leur propre enfance, et essayent de faire mieux que ce qu’on a fait pour eux?
Je voudrais leur rendre hommage. Aucune foule ne se lèvera jamais pour applaudir leur prestation à la fin d’une journée particulièrement ardue. On ne verra pas leur photo sur la couverture d’ELLE Québec; on ne parlera pas d’eux à la télé. Mais moi, je sais qu’ils avancent avec une tonne sur le dos.
Élisabeth a beaucoup lu sur l’élevage d’enfant. Elle a écouté les experts à la radio; suivi leurs conseils à la télé; elle a même fait le programme de compétences parentales à la maison de la famille. Mais ce n’est pas suffisant pour la décharger du fardeau de la perfection.
Elle croit qu’elle devrait savoir comment faire tout très bien.C’est la douleur fantôme de toutes les fois où ses parents ne l’ont pas prise. J’ai beau le lui dire et elle, le comprendre; quand vient l’élancement, elle tombe et tombe et tombe.
Quand on a eu une enfance poche, on pense souvent qu’on devrait faire mieux que ce qu’on peut faire. On ne veut pas faire d’erreur. Pas une seule. Parce qu’on connaît le prix qu’on a payé pour chacune de celles qu’on a fait sur nous. Démesuré.
Ces enfants négligés deviennent des parents qui marchent les fesses serrées et tentent de contrôler l’incontrôlable. Quand on vient d’une enfance ratée, et qu’on a été chercher de l’aide pour recoller les morceaux, alors, on essaie de donner ce qu’on n’a pas reçu. Et parfois, croyez-le ou non, il arrive régulièrement qu’ils y arrivent!
Ces hommes et ces femmes ont grandi en se répétant qu’ils n’allaient pas faire les mêmes erreurs. Ils allaient être de bons parents. Alors, ils ont pris tout l’amour que pouvaient leur donner ce prof formidable, ce coach attentif, cette amie si douce. Je dis souvent d’eux qu’ils ont volé leur croissance au nez de leurs bourreaux. Ils veulent donner tout ce qui leur a manqué. Les encouragements, les félicitations, les câlins, la présence, les histoires, les repas en famille. Quelle injustice, n’est-ce pas, que ces enfants courageux, privés de tout, deviennent des parents qui ne soit pourtant jamais satisfaits de ce qu’ils donnent.
Je voudrais rendre hommage à leur audace d’oser chercher en dehors du noyau stérile de leur petite enfance. Leur dire qu’aux jours difficiles, ma voix et celles de millier d’autres les acclame et reconnaît l’unicité de leur trajectoire.
Leur dire qu’ils en font assez.